Mourir du Covid, qu’en est-il?

Le texte ci-dessous, de Charlotte Frossard Journaliste, auteure, a été publié dans la Tribune de Genève  et nous la publions avec son autorisation.

Nous avons été touchés par l’humanité et l’humilité de ce texte.

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Mourir, cela n’est rien. Mourir, la belle affaire! chantait Jacques Brel. Et mourir du Covid, qu’en est-il?
Face aux nouvelles restrictions sanitaires, certains arguent que le faible nombre de décès ne justifie pas de contraindre toute une population; d’autres que c’est la notion même de la mort qui est insupportable pour un monde hygiéniste habitué à maîtriser ses pronostics et son taux de mortalité.

Tous auraient raison sur un point: nos sociétés s’accommodent peu d’une mort qui surgit, qui ne s’annonce pas, qui retranche le temps de la préparation. La terreur qui nous guette face au Covid est celle de voir des hôpitaux surchargés et de devoir déterminer qui doit être soigné ou relâché; en somme, de voir la maladie l’emporter sur un arbitraire médical sans doute fantasmé.

Or brandir l’argument du nombre actuel de «décès Covid» en Suisse, c’est considérer à tort chaque mort comme l’affaire d’un seul individu et ignorer la réalité humaine qu’elle comprend.

Car s’il arrive parfois à la mort de surgir brutalement, celle-ci est immanquablement suivie de près d’un temps de recueillement. Un rituel venu des anciennes pleureuses grecques, un passage symbolisé par les oboles déposées sur les paupières de la Rome antique – sans elles, nul espoir pour nos âmes de trouver le repos. Ces rites qui nous bordent, nous, êtres fragiles faits de deuils et de renoncements renouvelés. Indispensables, depuis l’aube de l’humanité.

Mais mourir du Covid, c’est autre chose. Mourir du Covid, c’est ne pas avoir la possibilité de dire au revoir. C’est être accroché au téléphone, déposer des repas sur un paillasson, s’apercevoir de loin sans s’embrasser, le chagrin confiné.

Mourir du Covid, c’est recevoir la visite d’un ou deux proches seulement alors que la fin arrive: ceux qui ne sont pas à risque, ceux qui risquent la peur, ceux qui ont la permission de franchir la barrière sanitaire.

Mourir du Covid, c’est, pour les uns, être reclus dans un appartement si on a pu prendre congé; c’est, pour les autres, être interdits de rejoindre ceux qui ont fait leurs adieux.

Mourir du Covid, c’est souffrir en décalage, pleurer en différé. Le corps de l’être aimé est obligatoirement incinéré. Nulle veillée funéraire, nulles lamentations: quand les cas sont trop élevés, la cérémonie est repoussée comme un événement accessoire.

Mourir du Covid, c’est faire fi des traditions transmises de génération en génération par la culture qui nous a faits. C’est ne pas avoir à ses côtés sa famille, confinée dans un autre pays, condamnée à ne pas partager.

Mourir du Covid, c’est s’ajouter à une statistique froide sur laquelle s’écharpent politiciens, professionnels de la santé, experts autoproclamés, secteurs économiques en crise.

Loin des débats publics, le deuil covidien est un deuil fragmenté, trop intime pour être partagé, trop politisé pour être considéré.

Or mourir du Covid, c’est aussi voir un peu de son humanité niée. Car ce n’est pas seulement la vie de l’être aimé que l’on pleure, c’est aussi à sa mort que l’on doit renoncer.